Job Lidou, discours à l'EAM du Trieux, manuscrit

Transcription d’un discours écrit par Joseph Lidou, Capitaine au Long Cours et Doyen de l’Apprentissage Maritime de Paimpol, probablement à l’occasion d’une remise de diplôme à l’Ecole d’Apprentissage Martime (EAM) du Trieux.

Liasse « A l’écoute », Milmarin, don de l’association Plaeraneg Gwechall, 2021.

Dans ce discours à l’attention des futurs marins que sont les diplômés de l’EAM, Joseph Lidou évoque trois anecdotes qui lui sont arrivées alors qu’il débutait sa navigation, en tant que mousse puis novice. Cocasses, ces histoires montrent les aléas et événements inattendus auxquels les marins doivent faire face avec sang-froid, souplesse et débrouillardise.

Le Trieux, 24 juin 1961.

Mesdames, Messieurs, mes jeunes amis.

Au début de ce mois j’ai assisté au 17e congrès des Cap-horniers à Saint-Malo en qualité de Malamock, pour avoir passé 18 fois le Cap Horn (Malamock, 2e grand oiseau planeur des mers australes, est le titre dédié aux capitaines qui ont passé le Cap Horn en qualité d’officier).

A notre réunion, j’ai retrouvé de nombreux Albatros (géant des oiseaux planeurs de toutes les mers, titre dédié aux capitaines qui ont commandé les grands voiliers Cap-horniers).

Plusieurs d’entre eux avaient doublé le Cap des 85 ans d’âge et se sont rendus allègrement à notre réunion amicale en vélomoteur.

Cela me donne l’espoir d’assister encore pendant de nombreuses années au couronnement du succès des courageux petits gars qui veulent embrasser la carrière de marin.

A St-Malo, j’ai revu nos belles goélettes : Etoile et Belle Poule, qui nous rappellent le temps héroïque de la pêche en Islande.

Il y avait aussi le Gorch Fock, superbe 3 mâts barque, navire école de la marine allemande que j’aurais désiré vous voir tous contempler. Certes, nos superbes paquebots ont fière allure, mais ne sont pas comparables à la beauté de cet immense oiseau qu’est le grand voilier avec toutes ses voiles déployées. Imaginez un champ de 4 800m², soit presque ½ hectare, surface représentant la voilure de nos grands 4 mâts. J’en rêve encore, quoiqu’ayant cessé cette navigation depuis plus de 43 ans, la guerre de 14-18 ayant exterminé cette école de courage.

Dès l’âge de 12-13 ans, les jeunes y apprenaient leur métier dans de rudes conditions, certes, mais de valeureux et gais marins y étaient formés, pendant les traversées qui duraient quelques fois plus de 5 mois (menus variés : lard, singe[1], haricots blancs, noirs, rouges, pois cassés). Il n’y avait pas que des jours lugubres dans la navigation à voile. Dans les parages de beau temps, les marins s’ingéniaient à se distraire par des jeux, des chants, des petites pièces gaies avec déguisements inattendus, chaque bordée[2] essayant de se surpasser. Le soir, les plus vieux marins racontaient de belles vieilles histoires aux jeunes et ensuite chacun racontait ses souvenirs réels et amusants.

Par exemple : à 13 ans, j’étais mousse sur un navire à vapeur qui roulait terriblement et ma vaisselle subissait de sérieux chocs qui cassaient particulièrement les anses très fragiles des tasses à déjeuner. Bientôt il n’en restait plus de solide et, au premier port d’escale, j’achetais un tube de sécotine (le marchand m’assurant qu’elle collait même le fer). Heureux de cette découverte, je colle les anses aux tasses. Le résultat fut magistral. Mais au lavage la sécotine se désagrégeait et un beau matin l’un des officiers portant la tasse à la bouche voit l’anse lui rester en main et la tasse avec son contenu venir se briser sur la table.

«-  Eh bien, mousse, me dit-il, il n’y pas que toi qui sait briser les tasses, tu vois ?

– Oh, dis-je, elles sont si fragiles ! » J’eus du mal à tenir mon sérieux et, dès son départ, je me réfugiais dans mon laboratoire pour recoller les autres tasses.

A 16 ans, novice sur le 3 mâts Le Havre, je devais raser le capitaine qui, âgé, tremblait un peu. Son rasoir coupant mal, je l’avais plutôt écorché. Je décidais d’aiguiser le rasoir sur la meule du bord et d’adoucir le tranchant sur une semelle de soulier. L’outil coupait à merveille désormais, mais le capitaine avait la barbe tendre comme les poils d’une brosse métallique et en plus ils étaient plantés en rangs d’oignons. Entre chaque rang, j’entaillais la peau et je vous assure que le « Grand mât[3] » faisait de drôles de grimaces. Je n’avais rien d’un Figaro, cependant, petit à petit, ce travail s’exécuta normalement.

Le même navire étant mouillé en rade des Gonaïves (St-Domingue), à 3 milles de la ville, j’étais nommé canotier. Je devais donc transporter le personnel et par la même occasion ravitailler le navire en eau potable. Un jour, je devais conduire 2 unités à bord : le général du lieu et l’évêque. Comme d’habitude, je ramenais deux barriques d’eau. En embarquant la 2e barrique, mon trévire[4] casse et elle tombe brutalement dans le canot qui s’empale sur un vieux montant de l’ancien wharf[5]. Je vide mes deux barriques et les mets sur le wharf pour les remplir et ensuite je me mets à l’eau pour dégager mon canot. Tout à coup, j’entends autour de moi des bruits de grandes castagnettes. C’étaient des caïmans qui s’apprêtaient à me croquer pour leur déjeuner. Je fis un tel bond que je tombais de l’autre côté du canot et sur le dos d’un caïman. Celui-ci, aussi surpris que moi, fit le gros dos, me projetant enfin à bord. Après avoir vidé et tiré au sec mon embarcation, avec des pointes, je clouais le bordé cassé et le calfatait avec mon mouchoir. N’ayant plus de trévire, je disposais mes deux barriques pour les remorquer et j’embarquais mes deux passagers. C’est long pour un novice de remorquer sur 3 miles à l’aviron deux barriques à la traine. Petit à petit, l’eau embarquait par la brèche calfatée au pied levé et, le niveau arrivant aux mollets de mes passagers, je leur demandais s’ils savaient nager. « A notre âge, me dirent-ils, on ne s’en souvient plus, nous ne fréquentons guère les plages. » Alors il faut écoper l’eau. Mais l’écope était broyée. J’étais très ennuyé. Devant le danger je dis à mes illustres passagers qu’il fallait vider l’eau d’urgence ou bien rejoindre la terre à la nage. Cette dernière solution n’ayant pas eu leur agrément, courageusement, le général avec son képi et l’évêque avec son grand chapeau assurèrent l’assèchement du canot. Ils avaient appris pratiquement une règle pour combattre une voie d’eau à bord.

Le dimanche suivant, les mêmes personnes venaient déjeuner avec notre capitaine. Mais la veille au soir, le cuisinier, malade, dû s’aliter. Il était trop tard pour prévenir les invités. Le capitaine me dit :

« – Toi Jobic[6], tu as navigué sur les vapeurs, tu dois savoir faire la cuisine.

– Oh ! Oui capitaine, j’ai vu souvent les cuisiniers du bord à l’œuvre.

– Eh bien, demain tu remplaceras le cuisinier.

– Bien capitaine, mais je souhaiterais connaitre le menu afin de réfléchir cette nuit sur sa préparation.

– Ce sera simple, me dit-il : langouste mayonnaise, filet de bœuf aux champignons et ortolans à la brochette. 

– Pour les premiers plats, ça va. Mais des ortolans, je n’en ai jamais vu.

– C’est un petit oiseau rare, me dit le capitaine, délicieux mais très délicat à cuire et par suite il faut y goûter souvent pour arriver à la cuisson parfaite. En somme, des alouettes en petit. Prépare pour 1h. »

Le lendemain matin, dimanche, j’arborais fièrement le tablier de cuisinier et, afin de pouvoir m’occuper du menu des invités, je servais l’équipage à 11h30. Tout en surveillant mon filet de bœuf, je réussis une mayonnaise compacte à souhait et, enfin, j’embroche 4 ortolans sur chaque aiguille. Je les mets au four, les arrosant fréquemment avec une bonne sauce au beurre et fines herbes. Voyant mes bestioles se dorer, j’en prends une pour surveiller la cuisson. Sans m’en rendre compte, je l’avale entièrement, non sans me brûler la bouche, si bien que je n’y trouve aucun goût. J’en prends une 2e de l’autre broche, je la laisse refroidir un peu, mais ne la trouve pas assez cuite. A deux reprises, à quelques minutes d’intervalle, je re-goûte les oiseaux, prenant un à chaque broche. La dernière fois, ils étaient vraiment délicieux. Je dispose les 6 qui restaient sur un grand plat bien garni et le remet au mousse qui servait au salon. Les convives les trouvent exquis et le mousse revient avec son plat chercher les 6 autres.

« Dis au capitaine qu’il n’y en a plus ». Ce dernier m’appelle au salon et me fait remarquer qu’il m’avait remis 12 ortolans.

« C’est vrai capitaine, mais hier soir vous m’avez recommandé de beaucoup surveiller leur cuisson et, par suite, de les goûter souvent. C’est ce que j’ai fait et c’est seulement le 6e que j’ai trouvé bien à point. »

Le capitaine et ses invités ont ri de bon cœur, satisfaits d’avoir dégusté chacun 2 ortolans cuits à point.

Vous m’avez écouté patiemment et avec attention. J’espère que dans la pratique de votre métier votre attention sera encore plus grande afin que les notions assez poussées qui vous ont été données ici vous [permettent] en toutes circonstances de vous tirer d’affaire à l’honneur de votre école et de ses chefs.

Pour finir, je vais aborder une question d’ordre familial.

[Le manuscrit se termine ici – mais si on le raccorde à une 2e version du discours, très proche, voici la fin :]

 

Beaucoup parmi vous sont de familles modestes, qui ont dû consentir de lourds sacrifices pour vous maintenir à l’EAM. Il est de votre devoir de vous en souvenir et la meilleure façon sera de leur adresser vos salaires à la fin de chaque mois après avoir acheté ce qui vous sera indispensable.

A tous, bonne chance.

Vive l’EAM du Trieux.

Vive la France.

[1] NDT (note de transcription) : Surnom donné au bœuf en gelée, autrement appelé corned-beef.

[2] NDT : Le navire fonctionnant 24h/24, l’équipage se relaie en quarts et fonctionne donc en plusieurs groupes distincts, appelés bordées.

[3] NDT : Surnom donné au capitaine.

[4] NDT : Cordage permettant la manutention des chargements cylindriques sur des plans inclinés.

[5] NDT : Appontement perpendiculaire à la rive auprès duquel les navires peuvent accoster des deux côtés.

[6] Jobic signifie « petit Joseph » en breton.