Article rédigé par Nelly Souquet et Yves Floury, membres de l’association Plaeraneg Gwechall

Dans une autobiographie publiée en 1933, « L’Heureuse Traversée », Armand DAYOT, inspecteur général des Beaux-Arts, né à Paimpol en 1851, évoque le naufrage de la Rafale.

« La scène se passe là-bas, en Islande ; à 70 milles environ de la terre au large des îles Westmann, dans un décor de vagues furieuses, de vents déchaînés, de tourbillons de neige. 

Dans le tumulte des éléments, une frêle goélette de Paimpol, montée par vingt-six hommes, La Rafale, capitaine Le Goff, est « en perdition ».

Elle a mis à la cape. Le jour touche à sa fin. Nuit rude, nuit de bataille.

Quand le pâle soleil se lève, La Rafale est rasée comme un ponton. Les mâts, le beaupré ont été arrachés par les vagues, les embarcations broyées, les bordages enfoncés. L’eau pénètre de toutes parts dans la malheureuse épave qui s’enfonce sensiblement malgré les efforts de l’équipage dont une moitié travaille, sans relâche, aux pompes, pendant que l’autre déleste la barque en jetant par-dessus bord le sel et les morues si péniblement pêchées.

Pas un instant le moral des marins ne fléchit. Seul le petit mousse pousse des cris d’épouvante en appelant sa mère. Mais le capitaine a bien vite fait de le rassurer en lui disant en riant qu’il n’y a pas de danger ; et le pauvre enfant se remet de nouveau au travail, courageux comme un homme.

Cependant la violence de la tempête augmente toujours…

Debout sur le pont, le capitaine pour ne pas être enlevé, s’accroche aux débris des mâts et des voiles. Encore une heure, songe-t-il, et ce sera la fin de tout. Jusqu’à la suprême seconde, il communiquera à ses hommes son invincible énergie et fera vivre en eux des espérances qu’il n’a plus. Et seul sur le pont dévasté, aveuglé par la neige, secoué par le vent, s’accrochant désespérément à l’épave, il regarde venir la mort.

Mais voilà que brusquement, à quelques encablures, surgit dans le brouillard neigeux la silhouette d’une goélette qui bondit sur les vagues et cherche visiblement, dans les plus périlleuses bordées, à s’approcher de La Rafale.

Est-ce le salut ?

Le Goff a reconnu La Sainte-Anne, elle aussi du port de Paimpol. Le capitaine François Floury, un de ses vieux amis, la commande. A travers le tumulte des flots et des vents, il jette un appel désespéré auquel répondent ses hommes en se ruant sur le pont. Ils sont tous là, les malheureux, accrochés aux débris, les yeux ardemment fixés sur la fine goélette qui s’approche toujours, sous la direction d’un incomparable manœuvrier.

Les hommes peuvent se voir. Ils s’interpellent. Les appels déchirants se mêlent aux cris d’espoir, les bras se tendent. Cependant le capitaine Floury a rassemblé son équipage et voici ses paroles : « Mes amis, La Rafale est en train de couler. Tous nos camarades sont f… si nous ne leur portons immédiatement secours. Il y a grand danger, j’aime mieux vous le dire, mais nous ne pouvons laisser mourir nos frères. Allons ! vite ; le grand canot à la mer et cinq hommes à bord, les meilleurs rameurs !

Personne ne bouge.

Ces hommes, qui n’ont jamais connu la peur, hésitent. A cette heure mortelle ont-ils eu la rapide vision d’un village lointain, de ce cher petit Pors-Even, perché au soleil à l’entrée de la baie de Paimpol, où leurs vieilles mères, leurs femmes, leurs enfants iront bientôt, la main en visière, les attendre sur les hautes falaises, près de la croix des veuves, à l’époque du retour ?…

Le grand canot à la mer, tonnerre de Dieu ! hurle Floury dont la voix domine la tempête.

Donnez-moi deux avirons, je pars seul. Adieu !

Mais l’équipage s’est vite ressaisi, et pendant que Floury est retenu de force par ses hommes, cinq marins se laissent glisser dans la fragile embarcation et poussent au large…

…Des deux navires, quarante-huit hommes, le cœur serré, suivent du regard la frêle embarcation qui tantôt disparait dans des profondeurs de vallée, tantôt semble voler sur les crêtes des vagues.

Enfin au prix de mille périls, le petit canot réussit à accoster la coque secouée par La Rafale. Avec un admirable sang-froid, le capitaine Le Goff fait embarquer le petit mousse, le novice et les pères de famille. Puis, après une poignante étreinte et la promesse de revenir bien vite, les sauveteurs s’éloignent.

Et ils revinrent, les braves gens. Ils firent trois fois le trajet au péril de leur vie, refusant pour hâter le sauvetage de se faire remplacer. Le capitaine Le Goff s’embarqua le dernier, après avoir les yeux pleins de larmes, mis le feu à son navire, évitant que les débris ne devinssent des épaves dangereuses pour les …autres. 

Les deux équipages sont enfin réunis à bord de La Sainte-Anne.

Le capitaine Floury étreignant dans ses bras le capitaine Le Goff, dit simplement : « Eh bien, mon vieux, nous voilà quitte. Tu m’as sauvé l’an dernier quand j’ai perdu La Fleur d’Ajonc. Chacun son tour. »

Armand DAYOT a rapporté, en quelques pages, avec la verve du romancier cette histoire tragique qui lui fut racontée pendant une halte de chasse, dans une auberge de Plouézec par l’un des humbles acteurs du sauvetage.

Pour aller plus loin

Hommage aux cinq héros de la goélette Sainte-Anne

Les cinq marins qui décidèrent à l’appel du capitaine François FLOURY de partir sauver l’équipage de la Rafale sont :

Toussaint CAOUS, 1er lieutenant. Né le 31 janvier 1871 à Pors-Even en Ploubazlanec. Agé de 41 ans au moment du sauvetage. Il était père de famille de huit enfants. Marin aguerri, il aura fait pas moins de 35 campagnes d’Islande et connu deux naufrages.

Henri CAOUS, marin pêcheur, était aussi originaire du village de Pors-Even où il est né le 30 octobre 1887. Agé de 24 ans au moment des faits, il était célibataire.

Jean BRÉ, marin pêcheur, était de Ploubazlanec. Né le 11 mai 1883, il avait 29 ans et était père de trois enfants.

Joseph LE ROY, marin pêcheur, né le 30 mars 1883 à  Ploubazlanec. Il était père de trois enfants.

François ETESSE, marin pêcheur, est né le 7 février 1885. Il était au moment des faits le père d’un enfant.

Jean-Alexandre LE GOFF, un capitaine marqué par le destin

Ayant été sauvé in extrémis avec son équipage le 1er mars 1912, le capitaine de la goélette Rafale, Jean-Alexandre LE GOFF, maître au cabotage, connaîtra un an plus tard une fin tragique. Il embarqua pour une nouvelle campagne, celle de 1912-1913, sur la goélette Tourmente, avec 25 hommes d’équipage. Peu avant la fin de la campagne et d’un retour tant espéré au pays, la goélette disparut corps et biens en Islande, emportée dans le cyclone du 13 mars 1913. Parmi les vingt-six hommes formant l’équipage, treize étaient originaires de Ploubazlanec : six habitaient à l’Arcouest, sept à Loguivy et Perros-Hamon.

Un an après La Rafale, la goélette Sainte-Anne sombre à Islande

François FLOURY, dit « VANCHIG CHOUTOU », est né le 17 novembre 1873 à Pors-Even. Il était père d’un enfant âgé de 2 ans au moment des faits. Maître au cabotage, capitaine de la Sainte-Anne, il sauva l’équipage de la Rafale le 1er mars 1912. Lors de la campagne suivante, 1912-1913, la Sainte-Anne dut affronter le 20 mars 1913 une terrible tempête qui brisa son gouvernail, rendant le navire ingouvernable. Le capitaine François FLOURY et ses 25 hommes d’équipage devront leur salut aux pêcheurs des goélettes Anna et Alcyon de Paimpol qui aperçurent leurs signaux de détresse. Après la Rafale en 1912, la goélette Sainte-Anne, un an après, sombra au large d’Islande.

La goélette « Sainte Anne » en 1910 dans le port de Paimpol.

La goélette Sainte Anne en 1910 dans le port de Paimpol.
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Le capitaine Floury avec un parapluie à la main.

Le capitaine Floury avec un parapluie à la main.
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Le capitaine Floury à gauche sur la goélette « Bettina ».

Le capitaine Floury à gauche sur la goélette Bettina.
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Famille de François Floury.

Famille de François Floury.
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